Les émotions - Le mal-être



L’invitation est celle de faire coexister une présence dans deux dimensions :

- La dimension du corps sensible en le prêtant à l’épreuve des émotions.

- La dimension du témoin en développant la capacité psychique de l'observateur.

Ainsi ce texte est lui-même rédigé en faisant tour à tour référence à ces deux perspectives.



Souvent nous ne sommes pas conscients de notre état d’humeur.

Ou bien nous sommes dans le déni car nous ne voulons pas nous laisser imprégner par une ambiance intérieure déplaisante ou bien nous mettons en place des mécanismes compensatoires, des contre-réactions.

Parfois nous sommes conscients de notre état d’âme et à l’inconfort premier vient s’ajouter un deuxième inconfort, une double peine. Ainsi par exemple je peux éprouver de la tristesse quant au fait de me sentir triste, être en colère du fait de ressentir de la frustration ou de la peur, manifester de l’anxiété au contact d’un éprouvé désagréable, etc.

Quoi qu’il en soit, même posté à couvert notre état d’âme influence (voire-même dirige) les relations que nous entretenons avec nous-même ou le monde.


L’invitation est ici d’approcher notre état d’âme sans faux semblant, prendre le temps de vivre le ressenti brut en procédant par approches successives pour que cèdent petit à petit les mécanismes de défense (justifier nos émotions ou s’en défendre). Plus de place pour penser, toutes nos ressources dévolues au sentir.


Remarquer que le mental met une barrière énorme entre nous et nos émotions.

L’identification à l’émotion nous fera dire par le biais du mental : je suis malheureux, angoissé, déprimé, en colère... Cette appropriation est en réalité une tentative de mise à distance. Savoir, nommer, conceptualiser pour tenir à l’écart, n’être pas saisi par l’entièreté, la plénitude de la chose,  éviter la rencontre par le biais de l’éprouvé seul afin qu’il n’infiltre pas toute notre sensibilité.


La proposition ici est de s’en laisser imprégner comme un papier buvard le fait en se chargeant d’encre noire en respectant une consigne stricte : couper court à tout discours, toute intellectualisation. Ne pas chercher à se calmer. Faire l’expérience de l’éprouvé dans sa dimension brute, sauvage, primitive.


Remarquer que le mental discute toujours de la chose éprouvée :

Il légitime l’éprouvé en le rattachant à un contexte (l’émotion est justifiée par le monde extérieur, les autres, les circonstances).

Il l’inscrit dans une continuité. Cette émotion est perçue en lien avec un passé (elle est connue, reconnue, rattachée à une histoire), elle est projetée dans le futur (“ça ne changera jamais, combien de temps cela va durer ?”).

Ici faire fi de la mémoire. Ne pas anticiper un devenir. Revenir au temps zéro.


Est-ce qu’on peut juste prendre le risque de laisser le corps et la psyché s’imprégner pour de vrai de ce qui réclame à être senti. Un corps qui peut-être s’en trouve labouré et/ou un esprit troublé, opacifié.


Laisser la sensation monter, sans surenchérir ou s’en défendre, sans rien construire dessus comme si vous n’étiez plus quelqu'un chargé d’une histoire mais  juste une capacité à sentir, une ouverture pour que le sentir s’épanouisse. Redevenir végétal, animal, ne pas discuter la chose, ne la relier avec rien.

Laisser aller c’est laisser partir.

S’offrir à l’expérience du sentir.

C’est juste là, c’est accessible, c’est ce qui est.


C’est tellement ça et pas autre chose qu’il n’y a même pas la place pour un désir de changement, pas la place pour imaginer, attirer à soi une autre ambiance intérieure comme si cela paraissait déplacé.

Pourquoi voudrions-nous remplacer ce qui est par ce qui n’est pas ? On invite ici à une radicalité.

Sans discussion possible c’est tel que c’est et je le sens tel que c’est, un point c’est tout.


Regarder honnêtement : si on se débat, si on refuse, simplement en faire le constat. C’est essentiel, juste voir ce qui est à l’œuvre.


En général on est pas d’accord pour expérimenter un matériel inconfortable. Pourtant cela ne nous protège en rien puisque cette ambiance intérieure agit à bas bruit en influençant nos actions et nos pensées. A moins que, telle la vapeur qui s’échappe d’une cocotte minute, l’émotion ne s’exprime par intermittence avec force en surjouant.

Ce sont ses seuls exutoires car on ne lui offre pas un espace grand ouvert.


On voit bien qu’on voudrait sortir des griffes de la pensée ou de l’émotion. Peut-on simplement assister à ces mouvements de défense, assister à l’énergie déployée pour recouvrir le paysage intérieur, s’en distancier, le peindre d’une couleur plus attrayante ou au contraire noircir la scène ce qui revient au même.


Il y a les choses et il y a ma réaction aux choses : résignation, colère, tristesse, désespoir, refus...

Regarder comme les pensées nous emmènent dans des univers, dans des histoires qui s’auto-entretiennent. Voir tout ce manège à l’œuvre c’est comme éclairer la scène au grand jour, elle va finir par se défaire. Voir est nécessaire et suffisant. La transformation s’opère d’elle-même, il n’y a rien à faire pour changer les choses, surtout pas, au risque de remplacer une histoire par une nouvelle histoire.

Rien à alimenter, rien contre lequel se défendre, rien à faire, se contenter de sentir.


Offrir une attention suffisante à l’endroit du pur ressenti afin qu’il puisse se déployer. S’offrir à l’éprouvé avec une totale confiance, sans peur car nous savons ne pas être ces émotions. Nous leur offrons notre capacité à les habiter, les supporter, les laisser se déployer.


En parallèle, cultiver une présence en tant que témoin. Ce n’est pas observer activement, c’est se poser, permettre que certaines choses soient vues sans décider au préalable de ce qui doit être vu. Ce n’est donc pas analyser, interpréter, se protéger. C’est un acte gratuit qui n’est motivé par aucun désir de transformation.


Remarquer les mouvements d’approche et de retrait. Remarquer les tentatives de manipulation. Regarder totalement, dans son ensemble, sans affect avec cette même disponibilité, cette même entièreté que dans l’expérimentation de l’éprouvé.


Regarder, c’est cultiver une disponibilité, une attitude neutre activement passive. C’est laisser les processus à l’œuvre vous apparaître, ce n’est pas décider de prendre du recul. C’est une ouverture, une question maintenue ouverte : “qu’est-ce qui se passe là ?” Vous ne produisez aucun effort pour apporter une réponse. Vous vous tenez dans un “je ne sais pas” fondateur.


Ce qui est vu ce n’est pas une réponse à la question “pourquoi “?

Il est vu que les choses sont mouvantes : à certains moments il est vu que l’émotion ou la sensation de mal-être envahit tout le champ de conscience, toute la sphère sensitive. Au point même qu’il semble ne plus y avoir de place disponible pour un quelconque témoin. Pourtant cela même est aperçu !

A d’autres moments comme lorsque le brouillard se lève de manière soudaine, le paysage est dévoilé en entier d’un seul coup et il est vu que celui qui est assis là, accepte consciemment de se prêter à l’éprouvé. Cela est vu d’un endroit qui n’est perturbé par aucun affect.

Ainsi peuvent être mises à profit les ressources mentales hors de tout discours.


Plus vous vous placez à l’endroit de celui ou celle qui goûte le fait d’être conscient de ce qui se passe moins vous vous prendrez pour ce qui se passe. Percevez clairement que vous existez en tant que regard.

Qui vous êtes réellement, n’est pas concerné par le contenu des pensées et des émotions. Néanmoins vous acceptez de prêter le corps et la psyché à leur expression.

Passé les premières vagues chargées de peur (d’où leur force au début), les choses se manifestent sans dramatisation excessive quand tout lien avec une quelconque histoire (un scénario) a été coupé.


C’est seulement cette habitude de constamment se penser comme une chose avec une destinée, évoluant au sein d’un nœud inextricable de causes et d’effets qui peut rendre l’exercice difficile à ses débuts.


Sans peur, confiant, vous savez que vous êtes l’espace à l’intérieur duquel tout cela a lieu, vous n’êtes pas tout cela. Voyez qu’il n’y a personne assis sur cette chaise pour être triste, anxieux, déprimé, en colère...

Il y a juste de la tristesse, de l’anxiété, de la colère, de la peur... qui s’expérimentent par elles-mêmes, en elles-mêmes. Si vous n’inscrivez rien de tout cela dans une histoire, la vôtre, il subsiste juste un regard.


Revenons au ressenti. Tenir comme le roseau dans les bourrasques, tenir au point d’accepter que cela puisse durer éternellement. Noter que si cela vous paraît impossible c’est la preuve que vous vous prenez pour  tout cela !

S’il y a mal-être, soit ! Affirmez le mal-être. Pour l’affirmer vraiment, vivez-le ! Il n’y a pas de place ici pour vous tenir un discours à propos de cela, pour le justifier, l’interpréter ou vous projeter avec dans le futur. Il n’y a pas le temps de penser. Il est suggéré de se tenir au plus près de soi, crûment, directement.

Prendre le risque de se laisser submerger pour de vrai.


Regardez. Il est vu que cela se vit pour de vrai. Un regard s’ouvre sur ce constat, un regard qui n’est affecté par aucunes des choses vues.

Remarquez que c’est l’identité qui est submergée, douloureuse.

Elle tire son existence de toutes les choses auxquelles elle se colle, c’est comme cela qu’elle s’est construite puis affirmée, puis solidifiée sous la forme d’une croyance. C’est ainsi qu’elle est devenue une vérité en soi, irréfutable, irréductible.


Rester avec le ressenti... tant que cela dure. Ne pas négocier avec le temps.

Tant que vous vous voulez que cela change, c’est comme si vous disiez : “je me prends pour cela” .

 “J’accepte que cela puisse durer étenellement” ! Je suis le contenant, pas le contenu.

Si vous n’êtes pas cela, offrez l’éternité, tout va finir par se fondre dans l’arrière-plan du non manifesté. Les phénomènes vont perdre leur saillance, ne plus être perçus par effet de contraste comme l’est une forme sur un fond.


Vous le pouvez si vous avez accumulé des réserves de confiance en qui vous êtes réellement, pas seulement sous la forme d’un savoir mais sous la forme d’un vécu. Vous le pouvez si vous prenez l’habitude de ne pas vous confondre avec les choses. Et l’expérience présente nous y entraîne, ça tombe bien !


Remarquons que lorsque tout va bien, je ne me pose aucune question, cela me semble naturel. Seulement, par voie de conséquence, si je dépends des choses pour aller bien, si je me laisse subtiliser ma véritable identité, si je me laisse rétribuer par les choses agréables en les consommant entièrement, pourquoi en serait-il autrement avec les choses désagréables ?

Ainsi, que nous ayons maintenu ce regard, cette légère distance dans les moments joyeux va aider. Plutôt que de céder tout entier à l’excitation joyeuse et d’y abandonner toute conscience nous pouvons aussi profiter des moments heureux pour cultiver la conscience de l’arrière-plan, de qui nous sommes et qui n’est concerné ni par la joie ni par la tristesse.

Qu’une forme de réserve soit cultivée, un espace pour rendre grâce à cela qui permet à toute chose d’émerger. Cela va aider dans les moments difficiles.


Dans la tourmente il est possible de poser la question : comment je me sens là ? Et la réponse appropriée c’est peut-être : “mal, vraiment mal” !

Alors c’est parfait, c’est honnête. Il n’y a pas la place pour sentir autre chose pour le moment. Vous n’avez pas envie de mettre un pansement, vous souhaitez maintenant être juste avec la vérité des choses.

S’il y a dégoût, il y a dégoût. S’il y a tristesse, il y a tristesse.


En même temps vous pourriez vous dire : ça ressemble à quoi de se sentir triste, en colère, anxieux, déprimé, peureux... ? Et répondre : Ah, OK ça ressemble à ça !

Remarquez si vous réagissez encore à ce qui est là. Que cela soit le cas ou pas n’est en rien le marqueur d’un échec ou d’une réussite. Simplement si ça réagit c’est le signe qu’une distance est prise.

Rappelez-vous :  pour que se manifeste la réaction à une émotion, il lui faut un espace, c’est celui que vous ménagez entre vous et l’émotion.


Bientôt vous (en tant que la personne) n’avez plus envie de vous battre, vous abandonnez, vous cédez, vous acceptez de perdre le combat et cela vous est égal.


La colère est toujours là mais elle est neutre, en paix.

La peur, le manque, la tristesse, l’anxiété sont toujours là mais neutres, en paix.

Toutes ces choses sont toujours là, puis finissent par n’être rien de particulier, par perdre leur saillance. Elles gagnent même une transparence totale. Elles n’ont pas disparues elles se sont fondues, elles sont retournées à leur origine.


Les émotions remontent à la surface pour disparaître. Laissez faire le processus, ne les utilisez pas pour vous faire exister. Vous n’êtes rien de particulier, juste une faculté, un regard, une potentialité, pas une chose !

Cela qui voit est intime avec tout, s’assoit au chevet du mal-être, offrant juste une présence qui par sa qualité, son honnêteté, son impartialité invite toute chose à oser se sentir en toute intimité, entièrement.


L’idée même du temps va s’abolir, s’effondrer dans la vastitude de ce qui peut être appréhendé comme de l’espace. Une grandeur qui ne connaît pas de limites invitant à s’effacer devant cette immensité, cette équanimité, cette indifférenciation, cette intimité avec tout.


La personne que vous croyez être apparaît à l’intérieur de cela. La personne qui expérimente un mal-être est elle-même expérimentée par cet espace que vous êtes. De ce point de vue vous n’êtes (en tant qu’espace, regard, potentialité) ni triste, ni anxieux, ni déprimé, ni en colère, ni même joyeux. Vous êtes tout à la fois puisque vous n’êtes rien de particulier.


Revenez maintenant à l’expérience des éprouvés, voyez qu’en vous en laissant traverser et en ayant cultivé dans le même temps la position du témoin, ces éprouvés ont opéré un merveilleux nettoyage, ils vous ont débarrassé de votre fausse identité, de votre individualité qui vous rend captif, aveugle à votre vraie nature.


Ainsi si vous avez démarré imbibé de mal-être, vous ressortez transparent, aligné avec qui vous êtes réellement.

Vous avez métabolisé, transformé, permis à tout un matériel de retourner au fondement duquel toutes choses surgissent.


Conjointement la source de tout se montre soudainement.

Gratitude !


Arnauld Robert de Beauchamp