Être puis n’être rien



S’asseoir et donner du temps sans retenue.

Tout le temps nécessaire pour que les choses de la vie perdent leur pouvoir de fascination, leur réalité.


Bientôt ou passé un long moment la sensation du temps qui s’écoule s’estompe, elle est remplacée par une sensation d'espace.

Votre vie, votre environnement, qui vous croyez être, les autres, vos possessions, vos idéaux, vos déceptions, vos attentes, vos peurs, vos luttes, votre savoir, vos joies, vos réalisations...  Tout cela semble perdre de la force, ne plus vraiment exister “pour de vrai”.

Vous n'avez rien provoqué pour relativiser tout cela. Vous n'avez rien fait fort heureusement !

C'est juste que vous commencez à occuper un espace à partir duquel vos liens avec ce que vous nommiez la réalité se distendent.


Vous ressentez simplement que vous n’investissez plus le même lieu sans qu’il vous soit possible d’en donner une nouvelle définition.


Est-ce à dire que toutes les choses qui vous occupaient et/ou vous préoccupaient sont illusoires ? Oui et non. Du point de vue de la personne elles ne le sont pas. D’ailleurs vous pouvez à nouveau les sentir avec autant de force en revenant à la perspective que vous occupiez avant de vous asseoir en produisant par exemple un léger effort pour vous faire à nouveau capturer par elles, en vous laissant prendre dans leurs histoires qui deviennent les vôtres.


Ainsi les choses ne peuvent être qualifiées de réelles comme s'il s'agissait d'une propriété intrinsèque.

Selon le lieu que j'occupe - où je choisis de me faire exister - ma perspective diffère. Ainsi ce qui me paraissait vrai un temps donné peut ensuite prendre l’apparence d’un mirage. Les choses ne sont ni vraies ni fausses en soi. J'ai le pouvoir de les rendre actives ou inactives selon le rapport que je choisis d'entretenir avec elles c'est à dire selon l'histoire à l'intérieur de laquelle je me rêve.


De là où vous vous tenez (nulle part à vrai dire !) elles s'estompent simplement sans que vous n'ayez rien fait. C'est un déplacement qui s'est opéré de lui-même.


Ce n'est pas prendre du recul car prendre du recul c'est le fruit d'un effort intellectuel pour ménager une distance, dresser une barrière entre soi et les choses sans avoir opéré le moindre déplacement.


Ici nous n’instaurons pas une zone tampon. C'est même une plus grande intimité qui se dessine avec toutes choses. Vous les embrassez largement, tendrement car elles ne vous définissent plus.

Ne se nourrissant plus de vous elles ont perdu leur pouvoir. Ou pour parler plus justement, vous ne vous offrez plus à elles en pâture comme vous le faisiez jusqu'à présent , animés que vous étiez par cette volonté d'exister à tout prix sans remarquer qu’elle venait colmater la peur du vide.


Un vide objectivé par le mental, c’est encore une chose. Le néant c’est loin de n’être rien !

Cela n'a rien à voir avec une vivante absence. Absence rayonnante du non ceci, non cela.


Il se pourrait donc qu’une méditation se déroule ainsi :


1. Je viens m'asseoir, je suis un bloc de sensations, de perceptions, de pensées. Un bloc d'interactions, de réactions qui me confèrent une sensation d'identité. Un peu comme si les choses se frottant les unes aux autres produisaient une étincelle : l’idée de soi. (Nous verrons par la suite qu’il s’agit en réalité d’une idée creuse !)


Constater ce qui a lieu ici en méditation : une intense négociation entre moi et ce dont je souhaiterais me distancier.

Ressentant le poids des pensées, des sensations et des émotions, je décide soudainement que je veux me séparer de tout ce qui ne m'accorde pas !

Je m'inscris dans un paradoxe car je m'identifie, je me prends pour ces pensées, ces émotions, ces sensations et en même temps je cherche à m’en extraire.

Entrer en lien différemment c'est d'abord reconnaître avec honnêteté qu’à ce stade je suis fabriqué, défini par tout ce matériel : j’existe conséquemment.


Je ne peux me soustraire d'une situation si je ne reconnais pas d'abord m'y être inféodé. C'est ce regard qui est en lui-même relâchement, détente ; Il n'entre pas dans mes attributions de manipuler les situations pour les détendre .

Simplement regarder, voir ce qui est me rend à ma liberté première.


2. Petit à petit la sensation d'être se détache de tous les objets.

“Je suis” et tout apparaît à ce “je suis”. J'ai la faculté de me sentir être indépendamment des choses qui toutes surgissent de la conscience, ne sont faites que de conscience, n'ont plus cette réalité intrinsèque que je leur attribuai initialement.

Je cultive la position du témoin. Perspective utile pour prendre de la distance, me désidentifier des choses. Néanmoins je reste identifié à l'idée d'une individualité fut-elle nommée conscience. Ce faisant je me prends toujours pour quelque chose, ici le méditant !


3. En réalité le monde et moi-même (en tant que je suis conscience) apparaissons de concert. Pas d'observateur sans observé et réciproquement.

Il est alors vu - par personne - que l'idée de moi apparaît dans la conscience pas à "ma" conscience puisqu'elle celle-ci est seconde.

Etre est perçu comme le résultat d'une activité.

Ayant vu cela, ce n'est donc plus je suis Conscience mais Conscience je suis. "Je suis" est perçu comme second dans la conscience sans objet qui est non-être, pure potentialité au sein de laquelle apparaît la sensation d'être qui partage la propriété d'un mirage : en s'approchant au plus près de soi-même il est vu qu'il n'y a en réalité personne.


Ainsi si en 1 les choses me font exister.

En 2 j'existe indépendamment des choses.

En 3 le mirage d'une individualité se dissout dans la conscience sans objet.


Si nous déroulons le processus à l’envers de la personne il est arrivé que d'un simple frémissement du non-être naisse l'idée d’être - première séparation : “Je suis” est une contraction au sein du non manifesté - un pli dans la conscience sans objet.

Puis la conscience de soi projetant un monde hors de son sein entre en interaction avec ce qui semble alors être autre chose qu’elle-même - deuxième séparation : la personne est née avec les objets de la réalité.


Alors lorsque je viens m’asseoir en méditation, est-ce que je choisis de m'auto-administrer ce que j’appelle “une méditation” en en nourrissant le personnage vers un plus raffiné, plus allégé ou est-ce que je peux sentir le resserrement, le repli inhérent à l’individualité et laisser s’estomper la résistance à l’appel invitant l’être à se déplier dans le non-être ?


La méditation c’est augmenter le niveau de conscience de soi, gagner en abstraction, passer d’un tableau figuratif à un tableau abstrait puis finir par laisser même le tableau s’effacer.

Ne subsiste alors qu’une jubilation, celle de l'apparition et de la disparition en apothéose.


Il est vu que la méditation n’est pas destinée à la personne, elle apparaît quand la personne s’est offerte. Il ne s’agit donc pas d’une pratique de bien-être ou de mieux-être.


Ce n’est pas un effacement de soi par rapetissement, anéantissement, c’est une dissolution, une détente dans l’immensité du non-être.


Ainsi va notre méditation : être puis n'être rien.


Quitter l’assise, revenir à la “réalité” en laissant être sans implication personnelle, sans propriété ni propriétaire.




Arnauld Robert de Beauchamp