La Présence est hors du temps




De la tension à l’attention


Prendre l’assise… Poser son attention sur le fait d’être assis.

Apparition des premiers événements : ce qui vient en premier c’est souvent un inconfort lié à la présence de pensées, d’émotions, de sensations. Ne pas s’extraire de ce champ de bataille par la force de la volonté.

La prise de recul n’est pas immédiatement accessible étant entendu qu’il ne s’agit  pas de la provoquer artificiellement.

Si l’invitation est généralement celle d’une désidentification via un questionnement du type “suis-je mes pensées, suis-je mes émotions ?”, il est néanmoins probable que cette question ne produise pas d’effet à ce stade puisque indubitablement je me sens être cela (les pensées, émotions, sensations) et c’est même tout cela qui me confère le sentiment d’être. Grâce à toutes ces choses j’ai la sensation d’exister : c’est ma nourriture quotidienne !


Noter que le fait d’être assis et présent à mon assise barre la route à la libre circulation des événements mentaux qui habituellement font leur chemin, m’entraînent dans leur sillage, trouvent leur résolution dans l’action avant de renaître en flots ininterrompus au cœur de cycles d’actions-réactions.

L’assise agit comme un composant s’opposant au passage d’un courant électrique. Il y a résistance, échauffement. La pensée est empêchée de penser en suivant son cours habituel si tant est que l’on ramène son attention sur le fait d’être ici, immobile, en relation avec soi-même.

L'attention portée à la respiration et aux sensations ne devrait pas être utilisée comme une dérive occupationnelle pour échapper au tumulte à moins d'en faire usage avec mesure simplement pour maintenir la tête hors de l'eau, sûrement pas pour s'y aggripper.


Cette situation a le mérite de révéler la présence de celui qui est là au cœur de la tourmente, au cœur de l’histoire qui se déchaîne, celui-là même qui habituellement est ignoré, mis en servitude, réduit au rang de véhicule pour le compte des processus de pensée.

Me voilà confronté à moi-même quand jusque-là j’avais même oublié que j’étais (dans son expression la plus pure), pris dans une course effrénée pour me faire exister instant après instant, conjuguant être avec faire pour le plus souvent exorciser la peur de n’être rien !


Assis, il se peut que la situation devienne irritante. Une irritation dont la source est moins  liée aux contenus de pensée qu’à mon incapacité à pouvoir me soustraire du processus en lui-même dont je me retrouve être le jouet puisqu'il m’emmène de-ci de-là à son gré.

Faire le constat qu’il ne m’est pas immédiatement possible de rompre ce contrat à tacite reconduction consistant à me laisser capturer (dans mon Essence) et définir par les pensées.

Pensées, émotions, sensations m’ont subtilisé ma véritable nature et m’offrent en retour cette identité empoisonnée : me prendre pour elles.


Le rapport au temps est souvent brûlant pour nombre de méditants.

Habituellement je ne conçois d’être vivant qu’en me faisant exister dans un temps linéaire : l’instant suivant est prémédité, conditionné au vécu de l’instant précédant.

Le mental évalue le futur à l’aune du présent et s’il lui semble que toutes les caractéristiques d’une “bonne” méditation ne sont pas réunies, il commandera au méditant de se soumettre à un idéal, de fournir les efforts nécessaires pour s’y conformer et si possible se parer des plus beaux atours. L’idée d’un chemin évolutif apparaît, la méditation s’inscrit dans la continuité sur un axe horizontal, celui des efforts, du mérite, des rétributions.


Le mental règne en maître quand il prend la méditation en main et nous la propose sous l’emballage développement personnel. Le film est toujours présent mais les scènes sont retravaillées : nouvelles pensées, nouvelles sensations, nouvelles émotions accordées à un scénario qui fleure bon la détente, la positivité, la pacification de l’ego, l’amour “à la sauce mentale”, le lâcher prise...

Hormis le fait d’habiter un faux self, procéder ainsi c’est aussi risquer de s’enfoncer plus profondément encore dans la confusion : comment ne pas s’identifier avec une histoire que l’on a minutieusement polie et comment accepter d’en revenir si cela a été obtenu au prix de nombreux efforts ?

 “Je” récite un nouveau rôle mais à aucun moment je n’ai réalisé dans un éclair de Conscience que je ne suis pas le personnage qui joue son histoire personnelle. Je ne suis donc pas non plus celui qui s’emploie à méditer.


Place au corps


Une proposition : se tenir là et regarder l’empressement à vouloir changer les choses, à les transformer en d’autres choses ! Si nécessaire plier sous les coups de boutoir des pensées, émotions, sensations.

Se tenir comme le roseau dans la tempête et cela le corps peut le prendre en charge, voire le manifester dans sa posture. Comme un bateau sur l’océan, il peut prendre du gîte puis regagner une posture plus droite quand le calme revient.

Prêter son corps à ce que la situation fait sentir en ne niant rien, en ne surinvestissant rien.

Proposer au corps de prendre en charge pensées et émotions avant même de les conceptualiser. Peut-être que je peux ne pas aller au bout de mes pensées même si j’ai la conviction que les pensées ne peuvent se résoudre qu’avec des pensées.

Peut-être que je peux ne pas aller au bout de mes pensées même s’il me semble alors fuir mes responsabilités et en ressentir de la culpabilité ! Peut-être que je peux faire un peu le deuil du mental.


Tout mouvement de pensée ou d’humeur peut être orienté vers le corps avant même d’être capable d’en dire quelque chose. Présent à sa décharge qui peut s’accompagner de soubresauts (petits, infimes ou grands) dans le corps et de modifications dans le rythme respiratoire.


Offrir du temps c’est s’effacer, laisser liberté aux sensations de s'épanouir dans la dimension du "sentir". Ce n’est pas penser son corps, ce n’est pas être son corps par l’intermédiaire de la pensée. C’est disparaître, cesser de penser la situation, laisser le corps s’exprimer seul avec lui-même.

C’est se retirer délicatement de la scène, faire œuvre d’un peu de discrétion, accepter de ne pas être toujours au centre de l’attention ! Une attitude peu usuelle qui ne se confond ni avec le fait de se prendre pour ce corps en le cravachant, en le drivant, ni avec le fait de s’absenter en le laissant en déshérence. Nous lui offrons un espace de conscience et patientons le temps qu’il se manifeste peu habitué qu’il est de recevoir pareille invitation.


Se tenir au plus près des mouvements de pensée ou d’humeur avant même de pouvoir en dire quelque chose…

Présent au tressaillement à la surface de l’eau (la psyché) avant que l’onde ne naisse. Désintéressé de l’histoire qui cherche à se raconter, prenant le risque de n’éprouver rien de particulier car sans histoires il me semble au début que je n’existe plus tant l’habitude est de tirer le sentiment d’être vivant à leur endroit !

J’offre du temps et cela le corps le peut car il n’est pas concerné par le temps si je n’imprime pas cette idée en lui. Un temps nécessaire pour faire le deuil, celui de me prendre pour le mental.


La Présence est hors du temps


Durer, endurer, persister, supporter, persévérer...

Durer instant après instant avec souvent au début l’éprouvé de la linéarité du temps (avec ou sans ennui). L’instant précédent appelle l’instant suivant se manifestant dans le temps.


En réalité “je” n’est qu’une posture qui surgit du sans forme. N’ayant absolument aucune réalité intrinsèque ce n’est que le résultat d’une activité à l’œuvre pour remplir une fonctionnalité momentané (le temps d’une vie) : interagir dans le rêve d’un monde projeté à l’extérieur de soi. Liberté est donnée de s’identifier à cette individualité construite de toute pièce.

“Je” est une manifestation accouchée dans une contraction qui permet d’activer le film de la séparation et d’engendrer des rapports de choses les unes avec les autres.


La sensation du temps qui s’écoule n’est jamais que l’effet d’un monologue entretenu avec soi-même, un discours, celui de “mon” histoire que je “me” raconte avec un parti pris, une localisation, une inscription dans un scénario.

Elle découle du fait de me faire exister en tant que chose, de me manipuler, de m’expérimenter en me reliant à deux bornes : le passé et le futur.

La détente véritable ne peut exister (durablement) dans le temps puisque ces deux bornes génèrent une différence de potentiel, une tension au service de l’action qui est mouvement.


L’invitation est ici de revenir au point zéro, encore et encore.

Générer un court-circuit, relier les deux bornes. Ramener tous les instants suivants à l’instant zéro, éternellement présent.

L’éternité ne se conçoit pas instant après instant dans le temps ! C’est le temps qui s’effondre en un instant éternel.


Chercher à se rendre présent, s’empêcher d’évoquer le futur ou le passé c’est admettre l’existence d’un temps linéaire puis chercher à s’en soustraire. ça n’est jamais qu’étirer sa présence dans le temps instant après instant !

Eveillé hors du temps c’est ouvrir un espace où peuvent se déposer des histoires liées au temps s’en s’y assujétir. Impossible alors d’être ailleurs que dans le présent.  Même des pensées à propos du futur n’ont jamais lieu que dans le présent !


Je ne peux rien faire pour me rendre présent, simplement prendre le temps (!) de me laisser saisir par la Présence, remarquer qu’elle n’a jamais cessé d’être là. Dans la Présence la sensation d’espace remplace celle du temps.

La Présence ne se fabrique pas, elle est celle d’une vivante Absence. Lorsque la personne s’absente et son histoire avec elle, le temps s’abolit puisqu'il n’est qu’un outil au service d’une inscription, d’une impression.


Remarquer que le mental doit brûler un carburant pour maintenir son activité : le temps. L’arrêt du temps condamne le mental à se retrouver au point mort.

Quand il n’y a plus personne pour chercher quoi que ce soit, un court-circuit s’opère, un effondrement du temps dans un éclair de Conscience hors du temps .


Apprécier (quand c’est possible) le fait que la méditation se déroule hors du temps. Déposer le lourd sac à dos du devenir. Réaliser qu’il n’y a rien que le personnage puisse faire pour méditer.

Quand la méditation exhale son parfum, “je” est vu comme l’effet d’une contraction dans la Conscience. Quand la méditation est là il me faut faire un effort pour produire une pensée afin de m’habiller à nouveau d’une identité.


Tout m’apparaît


Les ressources du mental peuvent se mettent au service d’une compréhension profonde.

La Conscience s’apprécie comme un espace qui se déploie permettant le dépôt de témoignages que sont les sensations psychosensorielles dans leurs apparitions, fluctuations, extinctions.

Le corps lui-même n’est plus séparé de l’esprit. Il apparaît dans la conscience. Il n’y a plus le corps d’un côté, l’esprit de l’autre. Il se peut que les pensées paraissent matérielles, que le corps paraisse spirituel. Goûter l’ébranlement de l’édifice des croyances.


Le corps sur le devant de la scène, les pensées semblent enfin moins vraies et ceci pour de vrai. Car si jusque-là il m’était possible d’avoir la connaissance  “je ne suis pas mes pensées”, je peux désormais ressentir que leur réalité, leur matérialité s’estompe puisque penser mes pensées requiert maintenant un effort !


Place pour le calme après la tempête. Sensation de pur espace avec quelque chose de grand et de solennel qui résonne, empreint d’une douce gravité. Ce sont les qualités de la Conscience qui exhalent leur parfum.


Souvent le calme est perçu de manière trop fugace, aussitôt remplacé par une sensation de vide :  “Comment mais il ne se passe rien ! Alors quoi maintenant” ?

Il se peut que libéré de l’emprise des pensées qui m’assaillaient lorsque je suis venu m’asseoir, un nouvel inconfort apparaît : je n’expérimente rien de particulier et ce n’est pas satisfaisant, il y a perte de repères,  je suis en manque… d’expérimentation.


Vais-je me mettre à la recherche de phénomènes appartenant au champ de l’expérience, d’objets manipulables par le mental, en un mot échafauder un nouveau scénario, me raconter l’histoire de ma méditation, m’investir dans des expériences nouvelles, céder à l’excitation du “je ressens ceci, je ressens cela” ?

Ou vais-je m’assoupir bercé par ce calme soudain et tomber dans une molle inconscience?


Expérimenter des sensations nouvelles ou être désolé de ne rien ressentir revient au même, il s’agit toujours d’un rapport à l’expérience qu’il soit en creux ou en plein.

Par ailleurs l’idée selon laquelle il ne se passe (dramatiquement) rien est fausse et ne saurait résister à une observation plus fine, au plus près de mon expérience : je ressens quelque chose que le mental nomme “rien” chargé de pensées et de sensations, occupant une place de taille n’ayant rien à voir avec la Vivante Absence qui n’est pas une expérience.

Si impression de vide il y a, c’est bien d’une impression qu’il s’agit, d’une projection au sein  de la Conscience.


Pour en revenir au mental, nul besoin de chercher à l’éliminer, il peut servir utilement une investigation en notant par exemple les changements qui s’opèrent dans notre rapport à l’idée de qui (ou de ce que) l’on pense être. En notant  la manière dont nos croyances sont bousculées et comment ce qui jusque là allait de soi, avec évidence acquiert maintenant un caractère relatif.

Un mental au service d’un éclairage élargi plutôt que d’en faire usage pour se procurer un vécu remanié, coloré d’ expériences remarquables.


Conscience je suis


“être” est toujours conçu par le mental en terme d’appropriation. Pour le personnage il s’agit d’un état d’être, d’une manière qu’à la personne de se réfléchir, de s’habiller d’une pensée à propos d’elle-même. C’est alors une activité qui tente de colmater la peur fondamentale, celle de ne pas exister.


Le non-être n’est pas une manière d’être. Il se distingue de l’image de soi, du  “je” qui toujours conjugue être en terme d’avoir, en terme de possession : se prendre pour quelqu'un vivant quelque chose en particulier, se penser d’une quelconque façon.

“Je” n’est qu’une apparition, une construction, le résultat d’une illusion perceptive donnant à voir une forme qui semble se dégager d’un fond. Cette gestalt acquiert alors une identité, fonctionne comme un système qui ne peut être pensé qu’à la condition de le distinguer, de le comparer avec d’autres choses.

Maintenir la présence au simple fait d’être présent à rien... de particulier.


Présence à l’absence


Sensation d’espace , pure écoute. C’est en son sein qu’apparaît secondairement l’idée de soi.

Remarquer qu’il y a encore quelqu'un ici, celui (celle) qui perçoit ce processus à l’œuvre. L’observateur, le témoin silencieux et impartial n’était pas vu jusque là car je me confondais avec les choses, j’y noyai ma conscience.

Il n’y a rien que je puisse faire pour que disparaisse le témoin. Qui d’autre qu’une nouvelle idée, celle d’un nouveau personnage chercherait à le faire ?


Disparition du temps. Revenir au temps zéro.

Mon empreinte se désactive peu à peu. Ne rien faire, ne rien être, laisser la persistance du phénomène “être” s’estomper. La rémanence s’épuisera petit à petit. L’être va gagner en transparence jusqu'à n’être rien. Il est finalement vu par personne qu’il n’y a personne !  Le langage  est impropre pour en dire quoi que ce soit.


“Je suis” est une onde, une perturbation qui se propage suite à une vibration initiale au sein de la conscience sans objet. De même qu’une onde n’a pas de réalité physique en soi, “je suis” est un pli momentané dans la conscience sans objet, un mouvement de conscience qui n’a pas d’existence propre en soi.


Seule est la conscience sans objet, absolue, potentialité pure. Il n’est rien d’autre qu’elle-même, espace grand ouvert irréductible à toute forme de compréhension, de saisie.

Toutes choses ont le pouvoir de la révéler puisqu'elles n’en sont que des miroitements.


Lorsque l’arrière plan est révélé,  la méditation véritable apparaît, la Conscience se célèbre en elle, elle ne connaît ni début, ni fin, le temps s’effondre.

Ce n’est pas un état, elle ne connaît pas de manière d’être, pas de devenir.


La méditation ne concerne plus celui qui est venu s’asseoir.


Arnauld Robert de Beauchamp